Publié le 12/10/2026 · Mis à jour le 12/10/2026
Synopsis
Pauline Rouvière revient à Fontarèche-sur-Vézère après la mort de son grand-père Gaston, marbrier funéraire, pour trier ses papiers et décider du sort de l’atelier familial. Elle avait quitté le village sept ans plus tôt après une dispute avec lui, refusant de reprendre ce qu’elle appelait « un métier de cimetière ». Dans le livre de commandes, elle remarque une entrée identique chaque automne depuis 1978 : « Plaque, 8 x 12, lettre et date. Payé comptant. Pose avant Toussaint. » Aucun client n’est nommé, et la commande ne figure dans aucune facture. Elle retrouve aussi une petite pierre déjà taillée, gravée d’un R et de la date du 14 mars 1978.
Honoré Lacaze, gardien du cimetière depuis cinquante ans, la conduit jusqu’au « carré des innommés », où l’on enterrait autrefois les enfants morts à l’hospice Sainte-Agnès, sans acte ni tombe officielle. Gaston y entretenait seul une sépulture, chaque année. Un second carnet caché dans la reliure du livre mène Pauline chez Simone Teyssier, clerc de notaire. Elle exécute depuis quarante ans une instruction de silence et confirme qu’une personne finance encore cet entretien, sans en dire davantage. Une recherche dans les archives du journal local révèle qu’un décès néonatal a été traité sans déclaration à l’hospice dans la nuit du 13 au 14 mars 1978.
Honoré finit par raconter ce qu’il a vu ce matin-là : une religieuse avait amené une jeune fille de dix-sept ans pour trois minutes devant la fosse, et Gaston, alors apprenti, l’avait aperçue. Il avait taillé une pierre en cachette et l’avait posée la nuit même, contre l’interdiction de l’hospice. Pauline remet à Simone Teyssier une lettre dans laquelle elle annonce la mort de Gaston et sa volonté de continuer. Elle entretient aussi tout le vieux carré, et Honoré lui transmet de mémoire les dates des autres petites tombes.
À l’aube de la Toussaint, après avoir posé la pierre la veille, Pauline voit arriver une femme âgée, Madeleine. Elle a eu sa fille à dix-sept ans, l’a prénommée Rose dans sa tête, puis a refait sa vie sans que son mari ni ses enfants sachent rien. Elle ne veut toujours aucun nom sur la tombe, seulement que la plaque continue d’être posée. Pauline décide de garder l’atelier, reprend le geste de son grand-père avec un apprenti du village, et recopie la même commande dans le cahier noir. Chaque printemps, Madeleine lui écrit une courte carte par l’intermédiaire du notaire.
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Extrait de l'histoire
Le marteau pneumatique dormait depuis trois mois dans son étui de toile, et la poussière de granit avait fini par se poser partout dans l'atelier, en une pellicule grise si fine qu'elle rendait les outils muets au toucher. Pauline Rouvière passa un doigt sur l'établi de son grand-père et regarda la trace claire qu'il y laissa, comme une cicatrice qui refuse de se refermer. Gaston était mort en juillet, un matin ordinaire, d'un cœur qui avait cessé sans prévenir entre deux gorgées de café. Depuis, l'atelier Rouvière, à l'entrée de Fontarèche-sur-Vézère, attendait qu'on décide de son sort.
Elle avait sept ans la première fois qu'il l'avait laissée tenir un ciseau à froid, debout sur une caisse en bois pour atteindre la hauteur de l'établi. Elle se rappelait le poids inattendu de l'outil dans sa petite main, la façon dont Gaston avait posé la sienne par-dessus, sans rien dire, pour guider le premier coup de maillet sans qu'elle se blesse. Il ne parlait jamais beaucoup pendant le travail. Il montrait, il corrigeait d'un geste, il laissait le silence faire le reste de la leçon. Pauline avait grandi persuadée que le métier de son grand-père consistait à rendre lisibles, pour les vivants, des noms qui sans lui se seraient effacés avec le temps comme n'importe quelle pierre non protégée. Elle n'avait jamais imaginé qu'il puisse aussi, à l'inverse, choisir de garder un nom hors d'atteinte.
Elle était venue pour ça, officiellement : trier les papiers avant le rendez-vous chez le notaire, estimer les stocks de pierre, fermer les comptes. Elle avait appris le métier à Volvic, dans une école spécialisée, avec l'idée de devenir sculptrice et non graveuse de noms sur des tombes, et elle s'était juré, à vingt ans, de ne jamais revenir vivre dans ce village où tout le monde savait qui elle était avant même qu'elle n'ouvre la bouche. Elle avait quitté Fontarèche après une dispute avec Gaston qu'elle regrettait encore, une dispute sur rien, sur l'avenir, sur le fait qu'elle refusait de reprendre un jour ce qu'elle appelait alors, avec toute la cruauté d'une adolescente sûre d'elle, « un métier de cimetière ». Il n'avait jamais insisté, ni cette fois-là ni après. Il avait simplement continué à lui écrire une carte postale chaque été, jusqu'à la dernière, trouvée non postée dans un tiroir de l'atelier, adressée à une ville où elle ne vivait déjà plus.
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